Edito Eco n°38 – Le CCAS du siècle

Lassant. Cela devient lassant, mais les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets, les mêmes grèves ne peuvent que produire les mêmes commentaires. Au point d’en devenir lassant et de sembler radoter. S’il y avait matière à protester, ce serait sur le fait que le projet de loi gouvernemental désormais voté par l’Assemblée Nationale et en instance au Sénat, ne va pas assez loin et que l’on se retrouvera à nouveau avec des déséquilibres insupportables à moins de dix ans d’ici.

Chaque fois qu’il règle sa note d’électricité ou de gaz, l’usager envoie 1 % du montant de sa facture à la CGT.

Autrement dit, il y aurait matière à s’insurger, non contre la “rigueur” de la loi, mais contre son laxisme qui fait que rien n’est réglé définitivement et que les retraités d’aujourd’hui, et surtout ceux de demain, auront encore du souci à se faire et que chacun aura intérêt à se construire des systèmes complémentaires. Tout le contraire du résultat escompté par nos manifestants, si d’aventure le gouvernement venait à céder !
Quant à laisser accroire au bon peuple qu’à la place des cotisations, il y aurait un trésor caché et sans fond dans lequel on pourrait puiser éternellement, est enfantin pour ceux qui y croient et plus que malhonnête pour ceux qui le professent, de même, est ridicule la désignation populiste des “cent familles” qu’il suffirait de taxer pour subvenir à la retraite de 60 millions de leurs concitoyens. Surtout, dans un pays qui n’arrive pas, chroniquement, à équilibrer son budget et qui ne manque déjà pas, hélas, de trous à combler. Là aussi, le radotage devient lassant.
Mais, à propos de trésor caché et de trous financiers, pour une fois, les mouches pourraient changer d’âne. Quand la “grande presse”, notamment audiovisuelle, fait systématiquement ses choux gras d’Éric Woerth pour de prétendus versements hypothétiques de quelques milliers d’euros, elle reste étonnamment discrète sur les frasques de la gestion du plus gros comité d’entreprise de France, la Caisse Centrale d’Activités Sociales d’EDF, plus connue sous le sigle CCAS. Ce comité d’entreprise, atypique à bien des égards, géré depuis des lustres par la CGT, possède une particularité qui en fait, et de loin, le C.E. le “plus riche” de France avec pas moins de 470 millions d’euros de ressources annuelles (presque l’équivalent de la totalité du fameux bouclier fiscal, pour donner un ordre d’idée). Pourquoi cette manne colossale ? Tout simplement parce que le C.E. d’EDF n’est pas alimenté par une dîme de 1 % sur la masse salariale, comme pour les autres sociétés, mais par un prélèvement de 1 % sur le chiffre d’affaires ! Autrement dit, chaque fois qu’il règle sa note d’électricité ou de gaz, l’usager envoie 1 % du montant de sa facture à la CGT, et à ses 4 000 permanents du C.E.
Simple ironie de l’histoire, pourrait-on dire, puisque cette faveur remonte à 1946, quand le ministre communiste de l’époque, Marcel Paul, accorda cette complaisante dérogation lors de la nationalisation de l’électricité et du gaz et bien sûr, depuis, aucun ministre ne s’est jamais attaqué à ce privilège qui, à coup sûr, aurait déclenché un court-circuit national.

On aurait pu penser cependant, qu’avec un tel magot, en gestionnaires avisés, les administrateurs n’aient aucun mal à équilibrer leurs comptes et même à générer de confortables excédents (pour compléter les retraites, par exemple !) d’autant qu’en dix ans, grâce aux augmentations tarifaires qui appauvrissent les usagers, le C.E. mécaniquement s’est enrichi en moyenne de 10 millions supplémentaires annuels. On aurait pu croire aussi que nos administrateurs, si prompts à dénoncer les écarts du premier patron voyou ou incompétent, s’appliquent en priorité les règles de transparence et de bonne conduite qu’ils attendent des autres.
En se plongeant dans les rapports d’enquête de la Cour des comptes dont on fait si grand cas dès qu’ils concernent une municipalité ou l’Élysée, on s’aperçoit que c’est Ubu qui règne depuis des lustres sur la gestion du CCAS et que “gaspillages et dysfonctionnements en tous genres” creusent des déficits énormes, année après année, 60 millions avant renflouement l’année dernière, et de l’aveu même d’un administrateur, on frôlera les 70 millions en 2010. Dans un précédent rapport de 2007, la Cour des comptes avait préconisé une diminution des effectifs et de la masse salariale. Message reçu 5 sur 5 : on est passé en trois ans de 3 541 collaborateurs à 3 929 au 31 décembre 2009 !
En 2004, une information judiciaire était ouverte pour «abus de confiance, faux et usage de faux, escroquerie, complicité et recel», une douzaine de mises en examen s’en suivirent et des développements récents justifiant la réunion extraordinaire du Conseil de la CCAS ces jours-ci, pourraient aboutir à la mise en examen de la Caisse elle-même.
Appliqué à d’autres lieux, de quoi faire exploser en vol plus d’un ministre et faire tomber tout gouvernement. Là, c’est une quasi omerta médiatique. Bizarre, bizarre, mais je radote encore, c’est lassant, mais ça défoule !

Alain Veyret

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