Edito Eco n°44 – Nécessité fait loi !

Si les grands médias nationaux mettaient autant de temps et d’ardeur, à expliquer aux Français les mécanismes qui régissent le monde d’aujourd’hui, qu’ils en mettent à décrire la moindre manifestation antigouvernementale ou la moindre tentative de blocage d’université par une trentaine de pseudo-étudiants, au risque d’en paraître les co-instigateurs, nos concitoyens auraient sans doute une vision et une perception des choses, et surtout d’eux-mêmes, un peu moins réductrices et autistes.

Faut-il que les finances des États soient mal-en-point pour que la Grande-Bretagne et la France signent un accord de coopération nucléaire militaire.

Pas besoin donc de faire un dessin pour comprendre la stratégie élyséenne dictée avant tout par le planning diplomatique du Président sur cette fin d’année : réunion germano-franco-russe à Deauville, il y a quelques jours, suivie d’un tête-à-tête Cameron-Sarkozy en Angleterre, d’un rituel sommet européen sur la gouvernance économique des 27, puis de la réception du premier Chinois à Paris, en attendant le grand show du G20 à Séoul, inaugurant la présidence française pour l’année à venir. Ajoutant encore les retombées indirectes des élections américaines, mais aussi brésiliennes et ivoiriennes et l’on comprendra sans peine pourquoi dans les hautes sphères, on avait hâte de refermer (tout à fait provisoirement d’ailleurs) le dossier des retraites, aussi incontournable et inéluctable que potentiellement explosif.
Curieusement, à lire entre les lignes de beaucoup de chroniques et à tendre une oreille indiscrète à bien des brèves de comptoir du Café du Commerce, on pourrait penser que ce rallye diplomatique n’est qu’un ballet mondain d’une jet-set politicienne en manque d’occasions de
photos dans Gala, en smoking et robe de soir, pour un bon peuple qui s’en régale autant qu’il s’en offusque !
Au-delà de la dégustation des petits fours exotiques, d’ailleurs pas toujours très comestibles pour des papilles tricolores, ce sont, à chaque fois, des enjeux considérables, qu’ils soient bien visibles sur la table ou sous-jacents dans les coulisses. Demain, cela ne mobilisera pas forcément les foules, les banderoles ne seront pas nécessairement de sortie, mais des milliards d’euros peuvent être jetés dans la balance, des millions d’heures de travail et des dizaines de milliers d’emplois peuvent être en cause. Mais pas seulement cela, les conditions de travail, les échanges internationaux ou bilatéraux, la réglementation de tel ou tel secteur, en particulier dans le commerce ou la finance, peuvent impacter toute une filière en France aussi sûrement qu’une modification législative hexagonale.
Ainsi, faut-il que les finances des États soient mal-en-point pour que la Grande-Bretagne et la France signent un accord de coopération nucléaire militaire ! S’il était une chasse jalousement gardée jusque-là, des deux côtés de la Manche, c’est bien celle de la dissuasion nucléaire. Il faudra en parler désormais à l’imparfait, nécessité faisant loi, les coupes budgétaires menaçaient de rendre obsolètes les deux arsenaux atomiques dès la décennie prochaine, alors, pour faire des économies tout en restant opérationnels, la perfide Albion et les infâmes mangeurs de grenouilles, vont mettre en commun leur capacité de recherche et de simulation en la matière. Plus encore, ils vont mutualiser l’entretien et la maintenance du cargo militaire aérien A400, l’utilisation du Charles de Gaulle, clin d’œil ironique de l’histoire, la conception et la réalisation d’une nouvelle génération de drones, etc. Toutes choses impensables, il y a quelques mois encore, sans compter l’implication induite d’une intégration future des différentes filières industrielles militaires.

Aussi technique, mais dans la sphère financière et budgétaire cette fois, l’accord avec l’Allemagne pour un encadrement, ignoré jusque-là, des hedge funds dans la zone euro, après avoir par ailleurs donné un tour de vis à la prévention et la pénalisation des États européens trop laxistes en matière de pilotage budgétaire. Petit à petit, l’Europe se donne les moyens d’éviter à l’avenir les désordres financiers qu’elle vient de connaître. Le pare-feu aura cependant des limites car, pour être totalement efficace, les mesures en la matière devraient aussi être avalisées par les Anglo-saxons. Or, si les Anglais mettent un peu d’eau dans leur vin, non sans l’arrière-pensée d’en contourner les contraintes à leur avantage (un pied dans l’Europe, un pied en dehors), la victoire républicaine aux USA rend hautement improbable tout durcissement américain en la matière. Il est à craindre que le prochain G20 de Séoul soit très décevant sur le sujet. En attendant, une Europe financière et budgétaire semble s’esquisser. Comme toujours dans les compromis, pas aussi clairs et lisibles qu’il le faudrait, dans la douleur aussi, mais dans la réalité certainement.
Là aussi, là où une volonté politique défaillante n’a pas réussi à construire une Europe efficace et respectée, la nécessité va faire sa loi, nécessité face à une Chine qui deviendra vite hégémonique, face à une Amérique à l’opportunisme égoïste, face aux émergents au réalisme sans état d’âme.
Cette loi exige une rationalisation des ressources et des moyens des États membres. Le champ, à cet égard, est immense. Il était temps, mais pas trop tard. C’est à ce prix seulement que les Européens sauveront leur niveau de vie, mais aussi l’âme européenne ! 

Alain Veyret

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