Edito Eco n°10 – Conversations de salon

Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, nous sommes en pleine campagne électorale présidentielle, vous pourriez en effet, avoir la double malchance (ou chance !) d’être en panne de télévision et de ne pas être à jour de votre abonnement à vos journaux habituels. Ainsi, vous seriez en passe de vous trouver en marge de la société nationale, ignorant le débat existentiel sur la viande halal ou sur le péché originel sarkozien. Non, pas celui d’avoir mordu à belles dents dans le fruit défendu, mais celui d’avoir dîné un soir de fête dans un restaurant interdit nommé Fouquet’s.

Ces décolleteurs n’ont que des boutiques à faire tourner, nous, on a des présidentielles à gagner.

Sans télé, ni radio, ni prose, vous ne pouvez donc comprendre que le destin de la France se joue dans l’isoloir réfrigéré des abattoirs du pays, ni que notre Adam de Président subisse les foudres bobos, le bannissant à tout jamais de l’éden élyséen.

C’est dans ce contexte hautement angoissant que se tenait cette semaine en notre beau Pays de Savoie, plus précisément au cœur de la vallée de l’Arve, à Rochexpo, une étrange manifestation, non moins étrangement dénommée Simodec. Tous les deux ans, la fine fleur du décolletage s’y retrouve, les uns pour présenter des machines de rêve, les autres pour trouver la machine de leurs rêves. Des calandres rutilantes, des bras robotisés et musclés, obéissant au doigt et à l’œil d’un clavier lui-même des plus sensibles à l’effleurement digital d’accortes et blondes hôtesses. De partout sortent des pièces plus précieuses que des bijoux, finement ciselées, présentées dans leurs écrins enrobés d’une délicate paille métallique dorée ou argentée. D’élégants écrans plats diffusent courbes, chiffres et pourcentages en continu, images commentées doctement avec gourmandise par des messieurs cravatés bien propres sur eux.

Dans cet univers surréaliste pour le commun des mortels, point de place pour les rébarbatifs et trop sérieux sujets de la campagne électorale. De la viande halal, du Fouquet’s et autre yacht prestigieux ou de la Rolex, fut-elle présidentielle, ici, on s’en fiche (à moins qu’il y ait quelques petites pièces à usiner) et on laisse ces thématiques vitales aux grands médias et aux politiques, forts discrets d’ailleurs sur ce Simodec. L’univers y est sans doute trop métallique pour nos grands fauves politiques dont on a encore en mémoire les scènes de chasse au récent salon de l’agriculture.

À celui du décolletage, point de vache à caresser dans le sens du poil, point de moutons pour suivre le troupeau, de brebis à tondre, de pigeons à prendre ou à tirer, de cochons d’opposants à fustiger, de lapins à poser à toute une profession. Et pourtant, toute cette basse-cour si cajolée, aurait-t-elle le groin dans le bulletin de vote ou le bec dans l’urne ? Non, évidemment, alors qu’en revanche, nos décolleteurs votent bel et bien. Enfin, “bien”, cela reste à voir, car en réalité, sait-on vraiment à quoi pense un industriel du décolletage ? Quelles sont les préoccupations d’un chef d’entreprise ? Ses aspirations, ses craintes, ses désirs, ses échéances ? Mais à quoi bon, à part son compte en banque personnel, pourquoi s’y intéresser, une voix égale une voix, non ?

Alors, quand on a plus de vingt millions de salariés pour moins de deux millions de patrons, mieux vaut montrer du doigt et taper sur quelques méchants capitaines d’industrie, au risque de perdre les deux autres millions, du moment qu’on gagne l’oreille et le bon réflexe de vingt millions d’électeurs !

Ils nous font rire, ces décolleteurs, ces chefs d’entreprises, ils n’ont que des boutiques à faire tourner, nous, on a des présidentielles à gagner, c’est autre chose ! Et puis, ils n’ont que des futilités à la bouche, ces industriels. Regardez, à l’inauguration du Simodec, dans les couloirs du salon, nos décolleteurs ne parlent que d’innovation, d’exportation, de formation, de prix de revient, et de hausse des matières premières, de charges sociales, de pays émergents, de R&D et… de compétitivité.

La compétition, nous, les politiques, on connaît, on ne connaît même que cela, mais tous les soucis, les logiques, les machins et trucs des chefs d’entreprises, c’est trop compliqué et le public s’en fout, alors, on parle de viande halal et on ressasse en boucle un dîner désormais si historique, que le restaurant en question n’a plus besoin de publicité, la presse s’en charge gratis.

Ainsi vont les choses : les grands courants marins qui régulent la planète, personne ne les voit et n’en parle, mais l’écume de la vague, bouillonnante et spectaculaire fascine les badauds !

Mais au fait, vous, vous en pensez quoi ?
«Euh… la compétitivité de nos entreprises est capitale pour nos finances et nos emplois…»
Non, vous en pensez quoi, de la viande halal ?

Alain Veyret

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