Edito Eco n°20-2011 – Pensée unique et émotion sélective

Décidément, l’emballement médiatique, relevé ici même dans les chroniques précédentes, d’exceptionnel, tend à devenir la règle. Certes, cela est confortable pour le chroniqueur que je suis, finies les nuits d’insomnie à sélectionner un sujet, il n’y a qu’à ramasser les thèmes au fil des tintamarres hebdomadaires.

L’évocation de ladite présomption semble bien sélective
et à sens aussi unique que la pensée éponyme !

Qu’il y ait des sujets plus graves, plus dramatiques, plus émouvants, ou plus extraordinaires que d’autres, c’est l’évidence même, mais c’est le rôle et l’honneur de la profession que de parvenir à prendre le recul nécessaire et à hiérarchiser l’info. Or, depuis des semaines, c’est l’inverse qui se produit. À force de vouloir courir derrière internet et les réseaux sociaux, on se noie dans les détails inutiles, on perd de vue l’essentiel, sans compter que le reste de l’actualité passe à la trappe.

Ainsi, on a eu régulièrement cadencés : la révolution tunisienne et rien d’autre, la révolution égyptienne et rien d’autre, le drame du Japon et rien d’autre, la guerre en Libye, la chute de Gbagbo en Côte d’Ivoire et rien d’autre, le pince-fesses de Buckingham Palace avec le mariage de Kate et William et rien d’autre, on a quitté Londres pour le raid américain au Pakistan ; la mort d’Oussama Ben Laden faisait long feu quand éclata une bombe au 22e étage du Sofitel de Manhattan avec “l’affaire DSK”.

À chaque fois, un sujet chasse l’autre, sans grand espoir de retour. Que devient le quotidien de la vie à Abidjan, au Caire ou à Tunis ? Mystère, mais nous aurons tout connu, du charcutier préféré de la nouvelle duchesse de Cambridge, en passant par la mousse à raser colorante de feu Ben Laden, jusqu’aux chemises à fleurs de Laurent Gbagbo !

Au menu de cette semaine, à nouveau, plat unique avec du Dominique Strauss-Kahn sur tous les plateaux de télé, à tous les micros, à toutes les unes. Du plat unique à la pensée unique, il n’y a pas loin. Beaucoup n’auront pas voulu s’en affranchir tout au long de cette semaine.

S’il fallait une illustration moderne à la métaphore latine qui voulait que la grandeur et les fastes du Capitole jouxtent les turpitudes et les infamies de la Roche Tarpéienne, on la trouverait avec pertinence dans l’incroyable semaine du 14 au 20 mai 2011, vécue par un directeur général du Fonds Monétaire International, devenu quelques heures plus tard le locataire n° 1225782 d’une cellule de la prison américaine de Rock Island !

Hier, coqueluche de tous les cénacles financiers et politiques de la planète, attendu d’ailleurs cette semaine à Bruxelles, Berlin et Deauville au chevet de la Grèce et de l’euro, aujourd’hui à l’isolement dans une prison de mauvaise réputation, même les visites lui sont comptées. Hier, on lui imputait voiture de luxe, conquêtes féminines et costumes à
30 000 $, aujourd’hui, on ne lui fait même pas crédit d’une liberté conditionnelle sous caution ! Hier, favori incontournable des sondages dans la course à la présidentielle française, aujourd’hui, la simple évocation de ses trois initiales embarrasse son propre camp, qui se dépêche de reconstituer une grille de départ sans son dossard encombrant de détenu !

Quelle leçon de morale et de modestie pour la nature humaine ! Quels sujets d’inspiration pour de futurs films ou pièces de théâtre. Du classicisme le plus pur, du Corneille dans le texte avec unité d’action, de lieu et de temps. Tout est quasiment écrit, le scénario, les paroles et même le casting et la morale de l’histoire. Le mal est fait quel que soit l’épilogue, qui ne risque guère de se faire attendre.

Même en n’étant pas particulièrement de ses amis, ni même de ses aficionados, on est atterré devant une telle chute, devant une telle intensité dramatique. Bien sûr, pour céder à la pensée unique, il ne faut pas oublier la victime et la présomption d’innocence. La victime bien sûr, mais l’émotion et la compassion médiatiques paraissent bien sélectives et de circonstance. Pour ceux qui auront vu le documentaire sur les centaines et les milliers de femmes qui ont subi les mêmes outrages et bien pire encore en Côte d’Ivoire récemment, rien, ou pas grand-chose dans les médias ou chez les politiques. Quant à la présomption d’innocence, jamais elle n’a été autant mise en avant, non qu’il faille s’en offusquer, mais là aussi, on aurait aimé que la loi fût la même pour un Éric Woerth et pour bien d’autres dont on régla le compte politique bien avant que la justice ne se prononçât, sous le prétexte induit qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Là aussi, l’évocation de ladite présomption semble bien sélective et à sens aussi unique que la pensée éponyme !

Autre détail qui contribue à rendre hors norme cette affaire : la photo de DSK menotté dans le dos, complaisamment lâchée en pâture aux médias du monde entier. Certes, humainement, la posture accablante est pénible à voir, mais combien d’anonymes menottés ont, avant lui, subi pareilles vexations devant leur famille et leurs proches ?
Coupable ou innocent, DSK ? Je ne sais pas, bien sûr, mais je souhaiterais mille fois qu’il soit innocent, ne serait-ce que pour l’image du pays. De toute façon, le mal est fait, aussi, si au moins “l’affaire” pouvait faire réfléchir aux dangers politiques, mais aussi humains à manier la vindicte sans précaution, ce serait déjà ça.

Mais pas que pour les siens. Pour tous.

Alain Veyret

Les commentaires sont fermés.