Edito Eco n°21-2011 – L’inéluctable heure de vérité

Pendant que l’attention du monde – et de la France en particulier – se focalisait sur les galipettes, plus scabreuses que supposées, de l’ex-directeur du FMI, la terre ne s’arrêtait pas de tourner pour autant. Le bruit de la chute de l’idole socialiste, promise aux plus hautes destinées élyséennes, couvrait un instant les craquements monétaires et les coups de boutoirs contre l’euro.

Les adeptes du camping sauvage ou du squat devront trouver un autre site.

Pendant que l’on scrutait, un à un, les fils de la moquette de la fameuse suite du Sofitel de Manhattan, les agences de notation, aussi fébriles et pointilleuses aujourd’hui qu’elles s’étaient montré laxistes et complaisantes hier, mettaient à nouveau le feu aux salles de marchés et la pression sur les gouvernements du sud de l’Europe, Grèce, Espagne et Portugal et même Italie.

Pendant que l’on suivait, pas à pas et heure par heure, Anne Sinclair dans sa pérégrination immobilière new-yorkaise, en quête d’un “sweet home”, mais surtout de voisins compréhensifs, les élections locales italiennes punissaient plus sûrement que la justice “il cavaliere” Berlusconi, pour ses frasques et sa muflerie. Et outre Pyrénées, comme prévu, les électeurs mettaient KO debout le socialiste Zapatero, qui ne sera guère là pendant les 10 mois à venir que pour expédier les affaires courantes avant les législatives espagnoles.

Alors que DSK quitte, par la force des choses, la scène politique pour entrer sur un champ de bataille juridique tout aussi miné, la situation européenne qu’il connaissait, comprenait et ménageait plus qu’aucun autre avec doigté et imagination, devient chaque jour plus compliquée, voire incontrôlable et explosive. Une vraie centrale nucléaire japonaise ! Des États du sud financièrement exsangues, avec des gouvernements démonétisés à l’intérieur comme à l’extérieur. Des États du nord qui frisent l’hystérie populiste, une Belgique en apesanteur depuis des mois, un Royaume-Uni stoïque qui avale sa purge Tories, en bénissant la reine. Reste, vaille que vaille, le couple franco-allemand, qui tente de tenir la maisonnée et de donner le change sur la scène internationale. Même si les assises politiques d’Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy ne sont pas des plus solides pour l’un comme pour l’autre. Outre Rhin, la machine économique allemande impressionne à nouveau et pourtant, les positions électorales de la chancelière s’effritent régulièrement. En France, la popularité du chef de l’État semblait au plus bas quand éclate l’affaire DSK. Depuis, les étranges et incroyables alliances qui se nouent et se dénouent au gré des vents socialistes et quelques bons indices économiques, redonnent à l’Élysée une fenêtre de tir favorable pour présenter un bilan tout à fait honorable, pour qui veut bien regarder les pays voisins.

Ainsi, plus que jamais, alors qu’elle se devrait de présenter un front uni, cohérent et solidaire, l’Europe se montre tiraillée entre courants et intérêts contradictoires. Semaine après semaine, elle colmate tant bien que mal les brèches ouvertes par les marchés dans le mur de l’euro, sans pour autant éliminer une bonne fois pour toutes le risque de voir une fissure plus large ou plus inattendue que les autres engloutir tous les étages.

Et comment pourrait-il en être autrement ? L’Europe, celle des six pays du départ, encore traumatisée par deux terribles guerres, avait imaginé, pour ne plus revoir ça, d’acquérir un terrain en commun pour y construire ensemble leur nouvelle maison. Mais, au lieu de l’édifier rapidement, quitte à l’agrandir au fur et à mesure de l’élargissement de la famille, on préféra élargir le terrain et le viabiliser, mais sans déposer de plan d’architecte, ni de règlement de copropriété, alors même qu’on laissa de nouveaux venus squatter l’emplacement et profiter de la vue sur la mer. Aujourd’hui, chacun utilise le terrain communautaire toujours sans clôture ni gardiennage, pour faire n’importe quoi, y inviter n’importe qui, commander des buffets et renvoyer les notes et les créanciers à la copropriété ! Facile et pratique, c’est pour cela qu’il n’y a aucune raison pour que cela cesse, d’autant que, fort logiquement, les créanciers s’adressent aux plus solvables des copropriétaires.

Pourtant, l’heure de vérité approche inéluctablement : ou bien le terrain, malgré la beauté du site, devient un dépotoir insalubre et chacun à terme regagnera piteusement son pavillon de banlieue miteux, ou bien on règle l’addition, sous condition sine qua non toutefois de mettre une clôture, un gardien, un règlement que l’on fera respecter et on construira la maison commune avec la quote-part contributive de tous et l’engagement formel et contrôlé de chacun d’en régler les charges. Les adeptes du camping sauvage ou du squat devront trouver un autre site.

Des droits, mais aussi des devoirs.

C’est pour avoir oublié cette évidence que nos sociétés vont si mal, que l’Europe est si peu respectée. Et que l’euro est vulnérable.

Alain Veyret

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