Edito Eco n°22-2011 – Des salaires plutôt que des emplois

Il y a tout de même quelque chose qui ne tourne pas rond au royaume de France, même s’il est très politiquement incorrect de le dire haut et fort. On ne cesse de nous seriner qu’il y a deux millions et demi de chômeurs dans ce pays, certains n’hésitent pas à pousser le curseur au-delà de 4 millions de sans-emploi. Qui a tort ? Qui a raison ? Le premier chiffre a au moins le mérite de l’objectivité, puisqu’il s’agit de chômeurs effectivement indemnisés, le deuxième, beaucoup plus subjectif, repose sur un amalgame de plusieurs recoupements à la fiabilité toute politique.

Coluche n’avait pas tort non plus lorsqu’il épinglait ceux qui cherchaient un salaire beaucoup plus qu’un boulot !

Mais, à quoi bon une bataille de chiffres ou de sémantique puisque la réalité est ailleurs : comment cette armée de chômeurs à l’effectif si pléthorique qu’on n’arriverait pas à la compter, ne peut-elle venir à bout des postes à pourvoir dans une économie pourtant à peine sortie de crise ?

Incroyable hiatus entre des bataillons d’hommes et de femmes fatalement payés à ne rien faire et une multitude de postes vacants. Ce paradoxe très français n’est certes pas nouveau, mais il prend une acuité particulière en même temps qu’il développe une perversité économique au moment d’une reprise tant attendue. C’est la double peine pour les acteurs économiques que sont les entreprises : elles sont pénalisées du montant des cotisations Assedic pour faire face à la globalité des indemnisations, en même temps qu’elles ne peuvent développer leur chiffre d’affaires par manque de bras et de têtes.

De partout, du moins dans notre région, monte la même litanie : «J’ai du boulot, j’ai des commandes, je ne peux pas produire, je ne trouve personne». Ici on cherche cinq soudeurs, là trois monteurs en construction métallique, des électriciens, des commerciaux, des informaticiens, la restauration recrute, le secteur santé aussi, si vous avez besoin d’un artisan chez vous il vous faudra patienter quelques mois, si vous flashez sur une voiture un peu en vogue comptez quatre ou cinq mois de délais, même pour changer un simple bracelet de montre, mon épouse s’est entendue dire que neuf semaines d’attente seraient nécessaires ! Mais la profession la plus emblématique à cet égard reste encore, chez nous, le décolletage ! Au fond du trou, il y a seulement quelques trimestres, les décolleteurs de la vallée de l’Arve ont repris du poil de la bête et retrouvé en même temps que les commandes, les affres de la pénurie de main-d’œuvre. Au point que leurs instances affirment rechercher quelque 2 000 postes et que les grands noms de la vallée avouent risquer de perdre des clients, faute de pouvoir leur assurer une livraison avant l’automne !

Et tout ça avec trois ou quatre millions de chômeurs ! Sans doute y a-t-il une inadéquation chronique en France entre les compétences affichées des demandeurs d’emploi et les compétences requises pour les postes offerts. Sans doute tous les postes offerts ne présentent-ils pas une attractivité fantastique. Sans doute notre système de formation ne prédispose-t-il pas à l’employabilité en général et aux métiers manuels en particulier. Sans doute les bassins d’emplois les plus difficiles ne correspondent-ils pas, par définition, avec les régions offrant le plus d’opportunités.

Sans doute… Sans doute… Sans doute Laurent Wauquiez n’a-t-il pas tort lorsqu’il s’interroge, après tant d’autres, sur notre système de protection, guère incitateur à une reprise du travail. Et Coluche n’avait pas tort non plus lorsqu’il épinglait ceux qui cherchaient un salaire beaucoup plus qu’un boulot !

Je préfère d’ailleurs que ce soit Coluche qui l’ait dit plutôt que moi, car j’entends d’ici le chœur des bobos et des porteurs de pancarte de service, flamberge au vent et slogans à la bouche, partir à la défense du politiquement correct. Ne leur en déplaise, leurs cris ne supprimeront pas les causes et se voiler les yeux pour les autres n’améliorera pas une situation pourtant bien réelle. Combien de fois, dans la vallée, les employeurs cherchant à faire revenir ceux dont ils avaient dû se séparer au plus fort de la crise par le biais d’un CTP (Contrat de Transition Professionnel prévoyant une période d’indemnisation équivalente au salaire) se sont-ils fait répondre que leurs droits au chômage n’étant pas terminés, on préférait rester à la maison plutôt que revenir à l’atelier !

Et que fait-on des multiples témoignages de chefs d’entreprise en recherche de collaborateurs qui voient défiler des postulants plus pressés de faire tamponner par l’entreprise leur carte attestant leurs démarches pour Pôle Emploi, que de prendre connaissance du descriptif du poste ?
Bien sûr, il serait tout aussi fou de prétendre qu’il y aurait 4 millions de fumistes tire-au-flanc, comme il le serait d’assurer qu’il y a 4 millions d’accros du boulot en errance. Mais, il serait toutefois temps de remettre l’église au milieu du village et de faire en sorte qu’il y ait le moins d’offres d’emploi insatisfaites.

Mathématiquement par voie de conséquence, on aurait aussi moins de demandeurs d’emploi. Satisfaits ou insatisfaits, c’est une autre
histoire.

Alain Veyret

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