Edito Eco n°23-2011 – L’exemple allemand ou l’exemple grec

Si tout le monde est à peu près convaincu que le pays vit au-dessus de ses moyens, chacun pense que le train de vie de l’État est en cause et qu’en limitant les petits fours dans les palais de la République et en raccourcissant la longueur des limousines de nos excellences, les choses rentreraient dans l’ordre. Il est à craindre que le compte n’y soit pas et qu’il s’en faille de beaucoup.

L’Allemagne, loin des douceurs euphorisantes hexagonales, s’infligeait un traitement de cheval. Le made in Germany en récolte les fruits aujourd’hui.

À s’en tenir aux chiffres de notre commerce extérieur, publiés en début de semaine par les services des Douanes, concernant le mois d’Avril, on peut mesurer la hauteur des difficultés. Pour la deuxième fois depuis le 1er janvier 2011, nous portons le record de notre déficit à des niveaux inconnus : après 6,4 milliards d’euros en février, nous voilà dans le rouge de plus de 7, en avril !

Au total, sur les quatre premiers mois de l’exercice, l’addition se monte déjà à plus de 25 milliards. Plus grave encore, sur les douze derniers mois, la profondeur du gouffre affiche 61 milliards d’euros, là où l’Allemagne plastronne avec 155 milliards… d’excédents !

Il y a dix ans en arrière, le commerce extérieur français dégageait lui aussi un excédent, certes plus modeste, mais permettant tout de même d’engranger une bonne dizaine de milliards. Comment donc, en une décennie, a-t-on pu laisser se creuser un tel différentiel avec l’Allemagne ? En fait, on ne l’a pas “laissé”, on l’a organisé. Dix années qui coïncidaient très précisément avec la mise en place des 35 heures et la perte de compétitivité de l’industrie française, alors même que l’Allemagne, loin des douceurs euphorisantes hexagonales, s’infligeait un traitement de cheval, courageusement administré par le chancelier socialiste de l’époque. Le made in Germany en récolte les fruits aujourd’hui.

Les autruches, friandes de sucreries, mettront sur le compte de la flambée du cours du pétrole ou des matières premières, l’aggravation du déficit. Certes, mais cela n’explique pas tout, et de loin. De plus, les conditions sont les mêmes pour nos voisins d’outre-Rhin et rien ne prouve qu’en faisant le dos rond quelques mois, les choses rentreront naturellement dans l’ordre. Au contraire, la tendance haussière du pétrole et des matières premières risque bien de s’avérer une tendance lourde, s’aggravant au fil du temps.

Paradoxalement, cette flambée pétrolière jouerait plutôt comme un avantage compétitif pour la France, puisque, énergétiquement, nous ne sommes dépendants de l’extérieur qu’à 50 %, alors que l’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie, le sont à des niveaux compris entre 60 et 80 %. On n’ose imaginer la facture si on se laissait entraîner, comme certains le souhaitent, à abandonner notre production nucléaire, et que penser du refus idéologique d’extraction du gaz de schiste, dont nous sommes, paraît-il, riches, avant même d’en avoir exploré toutes les possibilités techniques et les compatibilités environnementales ?

Bref, avec une législation généreuse, mais surréaliste aux yeux de nos partenaires et néanmoins concurrents, avec une indépendance énergétique remise en cause, avec non seulement notre incapacité à remettre en cause quoi que ce soit qui pourrait alléger la barque, mais avec le soin quasi-scientifique que nous mettons à l’alourdir consciencieusement par des normes et des obligations chaque jour plus contraignantes, il y a strictement aucun espoir que les choses s’améliorent. Aussi, nous filons allègrement vers une balance commerciale à 100 milliards de déficit en fin d’année. Un abysse !

Ajouté au déficit budgétaire, ajouté au déficit de la sécu, ajouté au stock de la dette, autant dire que nous glissons inéluctablement sur une pente grecque et qu’à la première fausse note – le retour à la retraite à 60 ans promis par Martine Aubry, par exemple – ce sera la rétrogradation de notre notation et le signal de la curée des marchés. On pourra, bien sûr, derrière Mélenchon et consorts, pester contre les marchés, refuser leur diktat, casser le thermomètre, la fièvre ne cessera pas de monter pour autant.

Au contraire.

En fait, à moins encore une fois de faire l’autruche et de s’exposer le croupion, nous n’avons plus le choix. Loin des gâteries et du paracétamol de l’amortisseur social remboursé à crédit, il nous faudra bien, comme un chancelier socialiste a eu la hardiesse de le faire, redonner de la compétitivité à notre économie, de la souplesse à nos entreprises, de l’air à nos régimes sociaux (la TVA sociale a dopé les exportations allemandes sans pour autant tuer la consommation).

Entre le courage et la lucidité allemande d’un côté, le laxisme et l’inconséquence grecque, la France ne va pas tarder à devoir choisir. Ce sera, à n’en pas douter, l’enjeu de 2012.

Alain Veyret

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