Edito Eco n°26 – La quadrature du cercle vicieux

Dans le vaste jeu de l’oie de l’économie mondiale, il semble que les cases “rechute” ou “retour à la case départ” ou encore “passer trois tours en récession sans jouer” soient plus nombreuses, en tout cas, plus fréquentées que celles qui vous propulsent en avant de la case “confiance des ménages”, à celles “reprise des investissements” ou encore “embauches”. À chaque fois qu’un double six semble accélérer la marche en avant, de mauvais génies s’échinent à balancer des obstacles sur le parcours ! À peine une mesure répond-elle pertinemment à une situation que l’on s’inquiète ouvertement des conséquences, annulant de fait les effets de ladite mesure.

“Et l’opinion publique mondiale est priée de croire qu’une telle unanimité représente une grande avancée face aux désordres mondiaux !”

C’est le serpent qui se mord la queue, ou le syndrome de la poule et de l’œuf. La crise a engendré de vastes plans de relance, lesquels plans engendrent à leur tour des déficits publics énormes, lesquels inquiètent les marchés qui spéculent sur les maillons les plus faibles, les uns après les autres. Ce qui provoque bien évidemment la panique des politiques qui se lancent dans un concours d’austérité et de prospectives fiscales. Dès lors, c’est l’horizon qui se bouche pour les acteurs économiques, ménages en tête. Moral en berne, les entreprises reportent toujours leurs investissements, quant aux consommateurs, ils commencent à penser qu’en attendant des jours meilleurs, mieux vaudrait se faire fourmi que cigale. Moyennant quoi, l’activité fléchissant, la machine risque de se gripper. Retour à la case “récession”. La boucle est bouclée, on n’est pas encore sorti de la crise que l’on s’apprête à y retourner.
Le plus extravagant dans l’histoire, c’est que tout le monde le sait, mais personne ne semble ni vouloir, ni pouvoir arrêter cette fatale réaction en chaîne. Comme une barque entraînée dans les remous du courant, où les passagers ont même cessé de pagayer pour se diriger. À ce titre, le G20 de Toronto est affligeant.

La seule manière d’espérer sortir de ce cercle plus que vicieux, serait collectivement de dire «stop ! Nous ne voulons plus jouer avec des règles qui n’en sont d’ailleurs pas, et voilà quel est le nouveau code à faire respecter ensemble». Au lieu de cela, nous avons eu droit à vingt sourires figés, de circonstance, pour annoncer au monde que tous sont d’accord… pour que chacun puisse jouer tranquille dans son bac à sable national ! Et l’opinion publique mondiale est priée de croire qu’une telle unanimité représente une grande avancée face aux désordres mondiaux !

Inexorable, l’engrenage poursuit son enchaînement : deux jours plus tard, les bourses mondiales plongent à nouveau, désespérant ceux qui pensaient partir en vacances avec un brin d’optimisme. Sitôt rentrés sur leur terrain de jeu respectif, chaque chef d’État rivalise d’imagination, c’est à qui, à Berlin, à Londres, à Rome, à La Haye, à Paris et ailleurs, lancera le plus gros pavé dans la mare médiatique pour récupérer les milliards évaporés dans la crise. Ne tombe-t-on pas trop tôt dans l’excès inverse ? À vouloir, à juste raison, conserver le mythique triple AAA et rassurer les agences de notation, à vouloir la confiance des marchés, ne risque-t-on pas surtout de perdre celle des acteurs de l’économie réelle, entreprises et ménages ?

N’oublions pas qu’un budget se fait autant en creux, par des économies et moins de dépenses, qu’en bosses, avec les recettes de la croissance. Casser dans l’œuf les prémices de la reprise, c’est s’obliger demain à encore plus d’économies et moins de croissance. À nouveau, le cercle vicieux. Faire la chasse aux niches fiscales, pourquoi pas. Mais les jeter en pâture à l’opinion publique comme solution à l’abolition de privilèges prétendument scandaleux peut coûter très cher, y compris au budget et à l’État. Enlever, par exemple, les mesures fiscales incitatives qui accompagnent le travail à domicile, c’est prendre le risque évident de provoquer le chômage et le retour au “noir” de centaines de milliers de personnes. Où serait le gain pour les finances publiques ? Supprimer les mécanismes d’aide à la construction, c’est plomber le bâtiment et aggraver les problèmes de logement, où est le gain pour les finances publiques ? Etc…. Etc….

À chaque fois, la question peut et doit se poser : pour quel bénéfice ? Si la rigueur doit être de vérifier la bonne utilisation de chaque euro public, alors, vive la rigueur ! Chaque ménage pour son propre budget, ne fait-il pas en principe la même chose ? Mais si rigueur veut dire austérité aveugle et, à la sortie, aboutir à plus de dépenses et à moins d’efficacité, alors, non, non et non. Derrière les mots, si édulcorés soient-ils, il y a la réalité, comme celle des régimes spéciaux de retraites avec une réforme de façade présentée pour plus de justice et d’économies, qui, à la sortie, s’avère plus onéreuse après qu’avant ! L’exercice est certes délicat, mais qu’aurait-on gagné si, pour retrouver un nécessaire équilibre, on retombait dans le marasme ?

Que ce soit sur le rocher de Scylla ou dans le tourbillon de Charybde, le naufrage sera assuré. Et cela ne vaut pas que pour l’Hexagone.

Alain Veyret

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