Edito Eco n°32 – Sur quel pied danser ?

Comme la météo, la conjoncture de cet été souffle le chaud et le froid et pas plus que les météorologues, les économistes ne s’avèrent sûrs de leur science. Bien au contraire, s’il advenait que les usagers crédules, mais ayant bonne mémoire, ressortent avec sadisme les prédictions péremptoires de ces dits spécialistes ou les études conjoncturelles dithyrambiques d’instituts aux titres ronflants, ceux-ci verraient leur crédibilité réduite à néant et leur profession se rapprocher de celle de diseurs de bonne aventure. Toutefois, l’économie n’étant pas encore une science exacte, il leur sera beaucoup pardonné. Et oublié.

Difficile, dans cette danse d’un pied sur l’autre, de cerner le vrai du faux,
le réel de la méthode Coué, le tangible de l’intox.

Le marc de café se faisant rare, généralisation des capsules oblige, comment se faire une idée : sortie de crise ou pas sortie de crise ? Reprise ou re-plongeon ? L’été, à cet égard, n’a pas arrêté de jouer au yo-yo et la Bourse avec. Ne comptons pas non plus sur l’information des chaînes publiques, radio ou télé, pour éclairer notre lanterne, c’est systématiquement le noir, le pire et le catastrophisme qui l’emporte. Et quand, par inadvertance, une bonne nouvelle arrive à passer sur l’une, («bonne nouvelle : la rentrée des classes moins chère cette année !», Télé Matin, 8 h 05, lundi 16 août), une autre, du même service public, corrige aussitôt («mauvaise nouvelle, le coût de la rentrée scolaire plus cher cette année encore !», France info, 8 h 20, lundi
16 août). À quand le paiement de la redevance télévisuelle en alternative optionnelle ?

Alors, reprise ou pas reprise ? En juillet, les grandes marques automobiles redressent la tête, leurs comptes et leurs cours de Bourse. La production bondit au premier semestre de + 72 % en Amérique du Nord, de 43 % en Asie, de 23 % en Europe. Les marques françaises anticipent les remboursements des aides publiques à l’État et GM, hier donnée pour morte, envisage le retour en Bourse à Wall Street.

Las ! Quelques jours plus tard, la FED américaine refroidissait l’euphorie naissante : le rythme de croissance serait en fait plus faible qu’espéré. Les Bourses accusent le coup. Pékin met le pied sur le frein pour lutter contre la surchauffe et Londres mise tout sur la rigueur budgétaire. Dès lors, les conjoncturistes ressortent le scénario catastrophe pour le mettre sur le dessus de la pile des probabilités.

Quatre jours plus tard, nouveau contre-pied. La France, et surtout l’Allemagne, annoncent une progression du PIB au deuxième trimestre, meilleure qu’escomptée. Contre toute attente, la reprise viendrait-elle de cette Europe fatiguée et endettée, hier encore secouée par la dette souveraine des États du Club Med ? Comme pour étayer cette hypothèse, l’Apec (Association pour l’emploi des cadres) publie en France un bilan de l’emploi des cadres en forte progression, révélant non seulement une reprise d’activité, mais aussi un regain de confiance en l’avenir. De même, l’offensive des grandes OPA internationales démontre que les grands groupes sortent d’une stratégie défensive pour se remettre en position d’attaque.

Difficile, dans cette danse d’un pied sur l’autre, de cerner le vrai du faux, le réel de la méthode Coué, le tangible de l’intox, les intérêts des lobbies étant en la matière à la fois colossaux et contradictoires. Il est néanmoins clair que le monde économique cherche un équilibre improbable et instable entre la nécessité d’éponger l’océan de liquidités et de dettes déversées à circonscrire l’incendie de la crise et la nécessité, non moins impérative, de réenclencher un processus de reprise. Les orthodoxes préconisent la première comme la priorité des priorités, sans laquelle rien de solide ne peut se construire, les réalistes pensent au contraire que c’est en privilégiant la seconde que l’on se donnera les moyens de réaliser la première. Quant aux gouvernements, pragmatiques par nature sinon par obligation, ils doivent naviguer entre les deux, donnant des coups de barre tantôt à bâbord, tantôt à tribord, fournissant des gages tantôt aux agences de notation pour empêcher une fatale dégradation et un processus incontrôlable, tantôt aux acteurs économiques pour éviter une spirale récessionniste tout aussi fatale.

Ainsi, le gouvernement tente salutairement de réduire ses dépenses plutôt que d’augmenter la fiscalité. Même dans la chasse aux économies à trouver dans une meilleure productivité de l’impôt, autrement dit, dans la réduction des niches fiscales, il privilégiera sans doute, en toute logique, celles qui coûtent cher à l’État tout en favorisant peu l’activité économique. Il faut donc s’attendre à un tour de vis sur les avantages fiscaux liés à l’épargne, ce qui, de surcroît, aurait l’avantage de relancer la consommation.

Reprise ou rechute ? Les constats contradictoires n’ont pas fini de nous hanter, même Moody’s, l’agence de notation, menace le triple AAA, non seulement de la France (comme annoncé par la journaliste du journal de France 2 perfidement ingénue), mais aussi de la Grande Bretagne, des USA et de l’Allemagne, autrement dit de tous, avec comme commentaires : «Les mesures de réduction de dette ont bien été perçues, mais la relance de la croissance n’est pas suffisante». Pas simple !

Un grand écart qui réclame de sacrés adducteurs !

Alain Veyret

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