Edito Eco n°5 – Du ressenti électoral

Il y a quelques jours à peine, on nous “anxiogénisait” avec un hiver trop doux, des risques de bourgeons tourneboulés, des soldes calamiteuses de manteaux et de bottes fourrées, le tout bien évidemment dans l’ombre menaçante du spectre du réchauffement climatique. Prise à contre-pied, deux semaines plus tard, la gent médiatique ne se démonte pas, l’arrivée tout à fait de saison d’un gel en février, tourne en stress collectif et sibérien. Et comme quelques degrés sous zéro ne suffisent pas à constituer une banquise, on nous sert à foison la dernière invention en matière d’anxiolytiques : “le froid ressenti”, notion subjective par excellence. À la poubelle le thermomètre et ses degrés, qu’ils soient Celsius ou Fahrenheit, vive le pifomètre individuel ! Le ressenti au gré des humeurs, chagrines, lutines ou câlines, peut, dès lors, varier du froid le plus glacial à l’ambiance la plus torride. À chacun sa météo.

Le jeu politique et le spectacle occupent toute la scène, le texte n’a plus de profondeur, seul l’effet compte.

Le plus drôle et le plus paradoxal de l’affaire, c’est qu’il semble que ce soit les scientifiques météorologistes eux-mêmes qui soient les inventeurs de ce concept qui l’est si peu ! Et de surcroît, les fossoyeurs de la profession. En effet, si les critères objectifs font place aux impressions égotiques, c’est la fin des rituels et litaniques bulletins météorologiques.

Ressenti pour ressenti, il en est un autre que l’on pourrait transposer dans la sphère politique en général, et dans la période électorale en particulier. Il nous reste encore trois bons mois de campagne dite présidentielle avant de connaître le futur locataire de l’Élysée pour les cinq années à venir, que déjà, un ressenti de lassitude, pour ne pas dire d’overdose ou de ras-le-bol, en étreint plus d’un, à commencer par votre serviteur. Non qu’un vieux routier de la chose publique comme moi soit devenu subitement allergique à la politique. Bien au contraire.

Mais il devient trop flagrant que le jeu politique et le spectacle occupent toute la scène, le texte n’a plus de profondeur, seul l’effet compte. «Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse !» disait Alfred de Musset. Aujourd’hui, il ne reste plus guère que le flacon que, même vide, “les hommes de l’ombre” se plaisent à enjoliver. De partout, on ressent le formatage des coaches, des lunettes rouges d’Eva Joly aux fausses colères de Mélenchon, de l’orchestration des vraies fausses signatures de Marine Le Pen au régime minceur de François Hollande, du «J’étais le premier à le dire» de François Bayrou ou «Je réformerai jusqu’au dernier jour de mon mandat» de Nicolas Sarkozy. De la posture à l’imposture, l’écart paraît mince.

La spontanéité et la sincérité, encore plus mince, tant la “com” tord le sourire des candidats pour toucher le ressenti de l’électeur beaucoup plus que sa raison et son intelligence. D’autres ne se préoccupent même pas du vote final, ils ne sont là que pour faire un petit tour de scène, sous les feux de la rampe, histoire qu’on ne les oublie pas complètement. Deux ou trois répliques, voire un monologue, quelques maigres applaudissements puis ils monnaieront leur sortie : panégyrique subitement sympathique, règlement des frais et promesses de demi-maroquin. Jean-Pierre Chevènement est le premier à se retirer, il ne sera pas le dernier. Dans le théâtre classique, les seconds rôles, les valets et les soubrettes sont rarement dans le halo final.

Est-ce le fait que la plus grande part de l’opinion a pris conscience que la marge de manœuvre du politique s’est amenuisée au fil des décennies, au profit, qu’on le veuille ou non, des règles de l’environnement économique mondial (l’un a beau vouloir renégocier l’Europe tout seul, une autre a beau prôner le repli hexagonal), toujours est-il que plus grand monde ne croit aux promesses électorales.

Restent donc les personnages. Ou ce qu’en font “les communicants”. Comme dans la comedia del arte, ils sont tellement typés que peu importe le texte, le costume tient lieu d’identification. Même un François Hollande qui n’en a pas besoin, se croit obligé d’endosser la redingote laïque du petit père Combe pour rameuter le mythique “peuple de gauche”. Mis à part le probable duo finaliste Sarkozy-Hollande, les autres ne cherchent qu’à faire prospérer leur fonds de commerce spécifique, prolo-gaucho, écolo-bobo, frontiste, souverainiste…

Les discours paraissent tellement convenus qu’on pourrait les écrire à leur place à l’avance, les inter-réactions des uns sur les autres s’avèrent tellement stéréotypées que parfois, les répliques arrivent avant les questions dans les salles des rédactions. Tout cela donne un ressenti de théâtre d’ombres, sans beaucoup de prises sur les choses de la vie. Un débat virtuel en somme, pour que, in fine, l’électeur revienne par un réflexe de chapelle à une question de foi, une foi qui serait un peu celle du charbonnier.

Néanmoins, entre les présidentielles et les législatives, quasiment une année entière d’apesanteur et d’insécurité économique tous les cinq ans pour un ressenti aussi faible, c’est cher payé.

Nous avons de vrais enjeux, alors, rendez-vous nos vraies campagnes, avec moins de cinéma et plus de sincérité. Et accessoirement, qu’on nous rende aussi nos vrais thermomètres. Sans ressenti !

Alain Veyret

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