Edito n°16 – Une campagne inappropriée

La campagne du premier tour est close. Les uns disent qu’elle fut calamiteuse, d’autres diront assurément qu’elle fut des plus ennuyeuses, plus vraisemblablement, on pourrait constater, pour reprendre un vocable à la mode depuis une nuit new-yorkaise au Sofitel, qu’elle fut “inappropriée” !

Quelle démocratie voisine choisit son destin dans un tel fatras ?



En cause, d’une part la logique des moyens de communication actuels et, d’autre part, la réglementation et les traditions françaises en matière de campagne électorale présidentielle. Les moyens médiatiques n’ont jamais été aussi puissants globalement, mais aussi atomisés dans leurs formes, leurs techniques, leurs spécialisations ou leurs cibles. De plus, avec internet et l’avènement des réseaux sociaux, tout un pan du secteur est devenu incontrôlé et incontrôlable. La concurrence acharnée entre les uns et les autres à la poursuite d’une audience vitale, conduit trop souvent à une mise en spectacle de la forme au détriment des contenus, à la mise en exergue du sensationnel au préjudice de l’explication ou de la pédagogie, au zoom sur un détail scabreux au dommage d’une vue d’ensemble. Quant aux “réseaux sociaux”, ils s’avèrent comme la météo : pour être dans le coup on ne parlera pas de température réelle et d’objectivité, mais de “ressenti” et même de ressenti no limit. Exponentiel !

Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que le public ait l’impression que la campagne électorale paraisse sans consistance, que les programmes se révèlent vides ou gadgétisés. Jour après jour, seules les “petites phrases”, généralement assassines, forcément réductrices, et le plus souvent sorties de leur contexte, surnageront et feront office, le soir, de synthèses elliptiques, évitant surtout de se poser les vraies questions ou les vraies objections. Ajoutons encore dans la même veine, les pseudos scoops et les vraies provocs et l’on atteindra les sommets du superficiel. Pour le prix du lamentable, la palme en la matière reviendra dans un concours pourtant serré, à Jean-Claude Bourdin interviewant Nicolas Sarkozy sur BFM, en cherchant à le prendre en défaut sur le registre facile du prix du ticket de métro, mais ici appliqué à l’odieux : «Savez-vous, Monsieur Sarkozy, combien de soldats français sont tombés en Afghanistan ?». «Entre 70 et 80, autour de 80» répond le candidat. Et, tout fier de son effet et de sa question piège, Jean-Claude Bourdin de répliquer «Non, Monsieur Sarkozy, vous ne le savez pas, 83 !». Belle démonstration de professionnalisme et d’indépendance d’esprit journalistique !

Mais laissons Monsieur Bourdin et quelques autres aux reflets de leur glace le matin et revenons à la campagne pour affirmer qu’il n’est pas vrai que cette campagne soit plus indigente qu’une autre, mais l’émiettement médiatique et le formatage réducteurs de l’audiovisuel sont passés par là. Avec, il faut bien le dire, en désespoir de cause, la complicité des candidats eux-mêmes qui finissent par se plier aux contraintes du système. On se consolera en constatant que nous ne sommes pas les seuls à cet égard regardons une campagne américaine à la télé et nous aurons une idée de la pente sur laquelle nous glissons.

Les règles françaises n’aident pas non plus à faire émerger les grands enjeux du scrutin présidentiel. Du moins, pas au premier tour. Comment organiser sérieusement un débat national avec pas moins de dix candidats ? Et encore, avons-nous évité une inflation de quelques postulants supplémentaires. Quelle démocratie voisine à la nôtre choisit son destin dans un tel fatras ? L’Angleterre ? L’Allemagne ? L’Espagne ? Les États-Unis ? Aucune, bien sûr, ne s’offre l’illusion démocratique d’aligner trois candidats trotskistes en 2012, un “souverainiste” pur et dur, un extraterrestre politique, peut être un raton laveur, et globalement pas moins de huit candidats sur dix, incapables de réunir la moindre majorité si l’un d’eux était élu ! Il faut une bonne dose d’intellectualisme ou d’angélisme pour trouver en la matière une preuve de maturité politique au pays. D’autant que la loi impose une égalité de temps de parole pour tous, on nous ingurgite donc à toute heure des tonnes de balivernes utopiques et d’incongruités bien indigestes. Reste la solution de la fuite et du zapping et c’est comme cela qu’une campagne, grand moment de débat démocratique et de réflexion nationale, devient une longue séquence de cacophonie éreintante nous faisant aspirer… au silence.

Espérons que le tête-à-tête ou le mano a mano du deuxième tour permettra une meilleure lisibilité des panneaux indicateurs à la croisée des chemins du pays.
Mais, rien n’est moins sûr !
Alain Veyret

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