Edito n°18 – La Fontaine en campagne

Finies les batailles de drapeaux rouges ou tricolores du 1er mai, terminé sans K.O. spectaculaire le combat télévisé du 2 mai. Les dés électoraux roulent encore et ne s’arrêteront que dimanche soir. Quel que soit le nom sur lequel ils s’arrêteront, le futur locataire de l’Élysée devra retomber sur terre et se colleter avec les dures réalités du moment, largement mises au congélateur le temps de la campagne. Il est loin le temps où le Général de Gaulle pouvait avec dédain proclamer que «la politique de la France ne se faisait pas à la corbeille», l’interdépendance s’est développée avec une mondialisation généralisée. Aujourd’hui, comme pour une vulgaire entreprise, un État est en concurrence avec tous les autres États de la planète.

Un plan de relance ne peut se concevoir que si le régime minceur porte ses fruits.

Comme pour une entreprise, un État, s’il veut tenir son rang et le niveau de vie de sa population, se doit de produire et de vendre à des prix compétitifs. C’est vital. Existentiel. C’est pour l’avoir oublié ou refusé de l’admettre que nombre de pays ont vécu à crédit et se trouvent maintenant affaiblis, malades, alités sur des matelas de dettes, épuisés par des saignées constantes et dégouttés de potions amères à répétition. Or, depuis plus de six mois que nous sommes en campagne électorale, qu’on amuse la galerie avec des promesses gadgets, des incantations sur des objectifs mirifiques, mais vides de moyens pour y parvenir, sur des mesures de pacotille, sur des projets subalternes et des propos démagogiques, il a fallu attendre l’antépénultième jour avant la clôture des délais de rigueur pour voir introduire dans le seul face à face du deuxième tour, un mot si incongru que le candidat socialiste avait même du mal à le prononcer d’un seul jet : le mot COMPÉTITIVITÉ.

À des degrés divers, tous les pays européens souffrent du mal de leur dette, comme du surpoids d’une mauvaise graisse, non seulement difficile à réduire, mais qu’une boulimie grandissante ne fait qu’augmenter. Comme le malade de Molière, on a peu de chance de le remettre sur pied si on ne le soigne qu’en le purgeant et en l’astreignant à une diète rigoureuse. Il convient aussi de lui redonner quelques couleurs à base de remontants et de vitamines. Autrement dit, économiquement parlant, il faudra de la croissance. À défaut, chaque jour qui passera ne fera qu’anémier un peu plus le malade. François Hollande l’a bien compris, qui préconise une relance à tout-va, se faisant fort de convaincre les Européens et Angela Merkel. Sauf qu’un plan de relance ne peut se concevoir et un espoir de reprise durable ne peut voir le jour que si le régime minceur porte ses fruits. Si tel n’était pas le cas, tout effort de revigoration tournerait court et se transformerait à nouveau en mauvaise graisse. La boucle se bouclerait à nouveau et le cercle vicieux reprendrait de plus belle. C’est toute la crainte des Allemands et de Madame Merkel, qui, forts de l’exemple de leur propre pays, ne veulent pas entendre parler de relance publique sans respect au moins concomitant d’une règle d’or gravée dans le marbre, ce que refusent catégoriquement et pour cause, les socialistes français.

Nicolas Sarkozy, fidèle aux engagements européens pris, ne dit pas autre chose, mais il n’a, en la matière, pas semblé trouver une oreille très attentive auprès de son débatteur, ce qui n’est guère surprenant, mais aussi auprès de beaucoup d’électeurs, dopés depuis des lustres aux anabolisants euphorisants et trompeurs. Alors, quand on demande aux Français de choisir entre la gonflette, nocive à terme, mais sans douleur sur l’instant, accompagnée de sucreries et d’allocations à toute heure, ou entre un régime crétois flanqué de séances de musculations intensives, je redoute que la facilité ne l’emporte.

Aussi, je crains que le mot COMPÉTITIVITÉ, forcément synonyme d’efforts, ne fasse donc qu’une courte incursion dans le vocabulaire hexagonal officiel. D’autant qu’une mesure de panacée universelle à tous nos maux aurait été trouvée en ressuscitant une incohérente mais efficace (électoralement parlant) chasse aux “riches”, précisément ceux sur qui l’on compte pour relancer l’économie. Une morale dite républicaine y gagnera peut-être temporairement, mais pour longtemps la logique économique risque d’y perdre en efficience.

À l’instar de Monsieur de La Fontaine, dont on ferait bien de rééditer les œuvres, on ne peut que craindre que la volaille, une fois effarouchée et plumée, ne produise plus guère d’œufs, pas plus en or qu’en chocolat. Et après ? Qui plumera-t-on ? Là encore, le fabuliste donne la réponse, faute de grives, c’est aux merles que l’on s’attaquera.

Inconscients, pour l’instant, ils chantent encore !

La cigale tricolore aussi ! Redoutons qu’elle n’aille très bientôt crier famine chez la fourmi germaine sa voisine ! Décidément, Monsieur de La Fontaine aura toujours raison.

Alain Veyret

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