Edito n°21 – Sans réforme, pas de croissance

Croissance, croissance, croissance.
Pour un peu, on verrait sauter les cabris du général de Gaulle lorsqu’il raillait les “Européens”. Rarement on a aussi ostensiblement évoqué la croissance. Et de fait, qui pourrait être contre, à part quelques intégristes écolos et quelques fossiles partisans de la croissance 0, rescapés du Club de Rome. Tout le monde veut la croissance et encore plus aujourd’hui que la crise est passée par là et que nombre de pays européens affichent même une récession officielle. Quel affamé ne saliverait pas rien qu’en évoquant les halles de Rungis ou en feuilletant un livre de recettes de cuisine ?

Aucune visibilité. Donc, pas de projets, pas d’investissements, pas d’embauches

Pour autant, la croissance est effectivement un mets délicat, à l’alchimie compliquée. À ingrédients égaux, la concoction n’est jamais assurée. Tel le soufflé au fromage de ma grand-mère, elle peut rester désespérément plate au fond du caquelon, ou, à la seconde près, déborder avantageusement de toutes parts.

Les Japonais, pourtant fins gourmets, à la cuisine aussi raffinée et sophistiquée que leur économie, recherchent depuis des lustres la recette de leur croissance perdue qui leur avait permis d’inonder le monde de leurs produits et de leur technologie, en même temps que l’Empire du soleil levant se hissait au deuxième rang économique mondial.

Aujourd’hui, ce sont les pays dits émergents, emmenés par les BRICS, qui tirent la croissance mondiale, alors que l’Occident, en panne, cherche un second souffle. En fait, l’Allemagne mise à part, les gestes des pays de l’OCDE en direction de la croissance ressemblent plus aux gesticulations désespérées d’un nageur qui se noie qu’à un ballet synchronisé d’une scène d’opéra.

Assez curieusement même, remarquons le paradoxe qui veut que les pays les plus accros à la recherche de la croissance soient ceux contraints à l’austérité (Italie, Espagne et même France), tandis que ceux qui pratiquent la rigueur ont la croissance en prime !

Laurent Fabius n’a pas tort lorsqu’il professe officiellement, pour notre pays, une politique reposant “sur deux jambes”, celle des équilibres financiers et celle de la croissance. Toutefois, on peut craindre que cette version soit plus destinée pour l’instant à rassurer les agences de notation et les marchés, tant dans la réalité les signaux vont plutôt en direction de dépenses nouvelles.

Or, il est un ingrédient de base indispensable à toute croissance, c’est celui de la confiance. En toute logique, d’où la croissance si attendue et si recherchée peut-elle donc venir ? D’une relance de la dépense publique ? De commandes publiques, d’incitations fiscales, d’augmentations de la fonction publique et de ses salaires ? Dans les grandes lignes, cette voie-là s’avère proscrite et suicidaire.

D’un coup de fouet monétaire ? Les dévaluations réitérées du type de celles de Pierre Mauroy en 1982-1983, à peine un an après la victoire de F. Mitterrand, sont aujourd’hui impossibles. Quant à des actions concertées sur l’euro, Angela Merkel, polie mais ferme, veille au grain : pas question de facilités et encore moins de cautions allemandes, tant que chacun n’aura pas mis de l’ordre dans ses finances publiques. Autrement dit, pas demain la veille !

Reste la relance par le secteur privé ? La voie est possible, mais à deux conditions minimums : un horizon éclairci et une compétitivité retrouvée. Un horizon éclairci : actuellement, le leitmotiv des chefs d’entreprises se résume à un constat «je tourne à peu près, mais je n’ai aucune visibilité. Donc, pas de projets, pas d’investissements, pas d’embauches». Seuls les plus audacieux s’y risquent, mais sous d’autres cieux ! Gare aux plans sociaux et aux fermetures dans les mois à venir. Quant à la compétitivité retrouvée, le moins que l’on puisse constater est qu’on n’en prend pas le chemin. Les charges semblent devoir reprendre de plus belle, les seuls signaux gouvernementaux se font en direction des syndicats, en attendant de tuer dans l’œuf la TVA sociale prévue initialement pour l’automne. Avec la nouvelle ministre de la Justice, pas grand-chose de bon à attendre non plus pour les entreprises en matière de souplesse et de rééquilibrage du droit social.

En un mot comme en cent, on ne voit pas très bien ce qui pourrait éclaircir l’horizon économique et remettre la production française dans le grand bain de la concurrence, au moins européenne.

Alors, pour trouver une rime à “croissance”, plutôt que “confiance”, prenons… patience !

Alain Veyret

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