Edito n°23 – Un si beau moment d’unité nationale

Rarement, élections législatives n’auront été aussi inodores, incolores et sans saveur. Pour le gouvernement, l’affaire est entendue, c’est une simple formalité à remplir : un coup de tampon électoral dans la plus grande discrétion fera l’affaire. D’ailleurs, pour favoriser les grasses matinées et les siestes lors des deux prochains week-ends, les nouveaux ministres n’ont eu de cesse de distribuer des bonbons soporifiques et des sucettes anesthésiantes en urgence. La métaphore est à peine outrée, puisque certains ministres voudraient même une tournée générale de cannabis, histoire de voir les éléphants en rose sans doute !

un coup de tampon électoral dans la plus grande discrétion fera l’affaire.

La droite, pour d’autres raisons, se montre aussi des plus discrètes. Privée de son chef naturel, hier qualifié d’encombrant, c’est aujourd’hui le chacun pour soi pour sauver sa peau dans les circonscriptions. Aucune voix d’ensemble ne s’avère audible pour catalyser les énergies, régler les dissensions, arbitrer les divisions et galvaniser les électeurs. Autant de candidats, généralement à leur propre succession, autant de discours, autant de stratégies.

Quant au FN, il développe en silence la seule capacité qu’il ait réellement. La capacité de nuisance dans l’espoir ou l’illusion de régner seul sur les décombres de l’UMP. En cela, Marine Le Pen s’avère le meilleur et le plus fiable atout stratégique de François Hollande.

Pour les médias, dans leur ensemble, le même profil bas est de rigueur pour ces législatives. La presse se montre aussi complaisante avec l’Élysée aujourd’hui qu’elle était intransigeante hier encore. Du “normal”, en quelques jours, on est passé au “génial”. À pied, à cheval, en voiture ou en train, quelle simplicité ! Et quelles économies, surtout quand on sait qu’avion ou hélicoptère suive au cas où… et que les services de sécurité doivent baliser les routes, les rails ou le ciel, toujours au cas où…

Peu de chance donc que le danger vienne des urnes. Mais, pour être certains que le public ne se déplace pas en masse pour si peu, rien de tel que de braquer les projecteurs sur autre chose que l’affiche du spectacle. Aussi, comme d’habitude à pareille époque, on a parcouru la Croisette en long, en large et en travers, il est vrai que les starlettes en décolleté ou robe du soir se montraient plus aguichantes que des candidats soliloquant dans des salles vides.

On a aussi somnolé sous un canotier ou un parapluie aux bords du Central de Roland Garros, il est vrai aussi que les autographes de la fine fleur du tennis s’affichent plus volontiers dans les chambres d’ados que les professions de foi des candidats.

Enfin, pour être bien certains de reléguer les éventuels débats politiques au moment où l’électeur roupille, une semaine durant et jusqu’à plus soif, nous avons eu droit aux moindres faits et gestes de sa majesté Elizabeth, deuxième du nom, dont on se demande bien pourquoi on s’acharne à la qualifier de “gracieuse”, je ne comprends d’ailleurs toujours pas cet engouement du public des deux côtés du Channel pour cette anomalie chromosomique d’État que sont les Windsor au XXIe siècle. Il est vrai toutefois que les chapeaux de la cour, les tenues protocolaires et les uniformes paraissent plus affriolants à regarder que les costards cravates des candidats ou les sourires coincés des candidates.

Enfin, dernier joker pour la circonstance et poire pour la soif du deuxième tour, l’arrivée de l’équipe de France de foot en Ukraine, pour la phase finale de l’Euro prendra avantageusement, n’en doutons pas, le relais du Festival de Cannes, du Tournoi de Roland Garros et du Carnaval de Londres. Déjà, on commence à disséquer par le menu leurs journées, à tâter leurs oreillers et leurs mollets, tout en jetant en pâture l’addition de leur séjour et le montant des primes éventuelles. Gare à la vindicte populaire si les filets adverses ne tremblaient pas sous les coups de nos attaquants ! À ce sujet et au moment où les salaires des politiques, des patrons et des footballeurs sont scrutés à la loupe, pourquoi ne pas se pencher aussi sur ceux des journalistes et animateurs vedettes du petit écran, surtout public, qui se font en une soirée plus que le Président de la République en un mois (même sans défalquer la prime négative officielle, sinon effective !).

Décidément, ces élections législatives n’intéressent pas grand monde, même pas la plupart des candidats qui ne sont là que pour les statistiques qui permettront à leur parti de toucher quelques subsides d’une République pourtant désargentée.

Ainsi donc, avec la bonne volonté de chacun, tout aura été mis en œuvre pour faire de ces législatives des 10 et 17 juin un non-événement, prouvant bien que, pour une grande cause, l’unité nationale est possible.

Et qu’il n’est nul besoin d’une dispendieuse famille royale pour la cimenter.

Alain Veyret

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