Edito n°07 – Le bébé avec l’eau du bain

Les sismographes en avaient déjà enregistré les signes précurseurs, on ne s’attendait pas toutefois à une telle secousse en Europe. La terre a en effet tremblé dimanche dernier dans la communauté européenne, même si l’épicentre se situait en dehors de ses limites, au cœur de la Suisse profonde.

Les épidermes sont devenus si sensibles et si irrités que tout le monde finit dans le même sac du rejet quasi systématique.


D’ordinaire si paisible et si tranquille jusque dans ses clichés les plus intimes de clarines et de tablettes de chocolat sur fond de neige du Cervin, la paisible Helvétie s’est fâchée “tout de bon” en votant «contre l’immigration de masse». Certes, la majorité s’avère très courte, 50,3 % contre 49,7 %, mais c’est une majorité !

Les crises de prurit en Europe en matière d’immigration ne sont pas nouvelles, elles démangent les opinions publiques depuis longtemps et génèrent nombre de partis extrêmes, y compris chez les nouveaux entrants dans la maison européenne. Et généralement, plus ça démange et plus on se gratte, et plus on se gratte, plus ça démange, encore et encore, jusqu’au sang, hystériquement. Sans retenue. Jusqu’à tout mélanger.

Les Français à Londres ou les Anglais à Chamonix ne posent pas les mêmes questions que les boat people de Lampedusa ou de Gibraltar, les travailleurs frontaliers que les demandeurs d’asile plus ou moins sincères, les familles intégrées de longue date que les sans-papiers clandestins, les bras étrangers et réguliers, indispensables aux économies respectives, que les camps sauvages de Roms. Et pourtant, les épidermes sont devenus si sensibles et si irrités que tout le monde finit dans le même sac du rejet quasi systématique, même au prix d’un non-sens économique.

C’est ce qui s’est passé dimanche en Suisse, mais c’est ce qui pourrait se passer, peut-être en plus violent encore, dans d’autres pays et chez nous, s’il advenait que la question soit posée au peuple sur le même sujet. Nos voisins se sont montrés jusque-là patients et raisonnables, malgré la campagne anti minarets ou anti moutons noirs. “Patients” car chez eux, la population étrangère atteint le quart de la population alors que, dans la plupart des pays qui l’entourent, le taux se situe entre 7 et 10 %. “Raisonnable”, car si la tolérance était de règle, c’est qu’elle était bien comprise. La diversité ethnique fait partie génétiquement de l’État helvète, il n’y a qu’à entendre les sketches des uns sur les autres et observer les lignes de partage des votes lors des votations, pour comprendre que la notion “d’étranger” commence avec la barrière de rösti qui sépare les Romands des Alémaniques.

De plus, la fortune de la Suisse s’est faite en bonne part sur l’étranger, sur l’industrie bancaire universelle, sur les organisations mondialisées, sur des groupes multinationaux aux dimensions sans commune mesure avec le “réduit suisse”. Tout cela pour dire que l’étranger peut être bien souvent source de richesse et nombre d’observateurs ne peuvent que constater qu’à cet égard, la Suisse s’est tirée dimanche une belle chevrotine dans les pieds.

Comble de paradoxe, qui confirme l’analyse : c’est dans les cantons périphériques, à la plus forte proportion d’étrangers, que le vote a été refusé avec le plus de force (à plus de 60 % pour Genève par exemple), et c’est dans les cantons où l’on reste «entre Suisses» que le rejet est le plus grand, si bien que se dessinent au moins deux Suisse, l’une avec une forte proportion de non-Suisses, qui en fait son affaire si ce n’est sa fortune et l’autre, qui n’a quasiment pas d’étrangers, mais qui en refuse catégoriquement le principe. La seconde, à l’abri, pénalisant la première qui en a besoin et en vit !

Et c’est bien là le problème au lendemain de «l’initiative contre l’immigration de masse», initiée par le parti d’extrême droite UDC de Christoph Blocher, puisque le vote populaire va à l’encontre des accords bilatéraux conclus entre l’Union européenne et la Suisse, qui inclut celle-ci dans le principe fondamental de libre circulation des personnes.

Grâce aux bilatérales, la Confédération avait réussi à négocier une situation somme toute assez confortable avec un pied en Europe et un pied en dehors. À ce titre, elle participe à de nombreux programmes dont peuvent bénéficier ses étudiants, sa recherche ou ses exportations. Tout cela risque de s’avérer caduc ou, à tout le moins, à renégocier, en position très inconfortable à un moment où les contentieux et les frictions s’accumulent avec ses voisins français, italiens et surtout allemands.

Pour Genève en particulier, qui, quoi qu’en disent certains mouvements populistes, ne peut pas vivre sans l’apport de main-d’œuvre étrangère notamment frontalière, la pilule est amère et le ressentiment important. À tel point que certains n’hésitent pas à proposer d’envoyer à Bruxelles, en renégociation, celui-là même qui les a mis dans le pétrin à savoir, Christoph Blocher en personne ! Comme leurs employeurs genevois, les frontaliers sont inquiets de la fragilité de leur statut, par définition hybride, résultant de compromis instables.

La Suisse démontre que le problème de l’immigration ne se réglera pas tout seul et qu’à le laisser pourrir, les amalgames se font, les rejets se globalisent sur l’“autre” et le danger devient grand que les opinions jettent le bébé avec l’eau du bain.

Régulation et fermeté s’avèrent plus que nécessaires. Du Valls dans le texte. Mais pas en paroles. En actes.

Alain Veyret

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